mercredi 20 février 2008

L’engrenage


Cimetière d'éléphants, Peter Beard, 1975.




Voilà, on y était. Tout juste échappé des ténèbres métropolitaines, Julien Bonnet leva la tête pour embrasser du regard ce bâtiment moderne d’un vert grisâtre. Avant d’y pénétrer, il emplit violemment ses poumons d’un mélange d’air et de gaz carbonique, afin de se détendre.

L’espace d’un instant, un doute le traversa. Subitement, toute sa courte vie était remontée à sa mémoire. Noyé dans les préoccupations quotidiennes, quelque chose en lui cherchait à se débattre, et ressortait une dernière fois la tête du bain avant d’être maîtrisé et d’y replonger définitivement.

Quelles galeries souterraines, quel chemin de traverse avait-il empruntés pour se retrouver à cet endroit à ce moment, aux antipodes de l’eldorado ? A quel moment précis avait-il bifurqué, quel panneau indicateur avait-il manqué ? Comment se faisait-il que, dans le dédale de la vie, le petit randonneur qu’il était se retrouvait à marcher sur l’autoroute ?

Cette question saugrenue arrivait à un moment inopportun et, en fronçant les sourcils, il parvint à se reconcentrer. Les portes électriques de l’immeuble vert gris s’écartèrent, devançant son souhait d’entrer. Les formalités d’accueil passées, il prit le deuxième ascenseur qui l’emmena au quatrième étage. Une odeur particulière flottait dans les couloirs, les bureaux, les salles de réunion, les toilettes aussi. Ce devait être dû au système de climatisation moderne qui faisait circuler l’air dans toutes les parties du bâtiment.

Julien Bonnet avait du temps devant lui, il avait prévu large. Il devait trouver la salle numérotée H4012, mais les numéros ne suivaient pas l’ordre logique auquel il s’attendait. Partout, des individus tenaient des dossiers dans leur bras, marchaient vite, entraient dans tel ou tel bureau avec une grande précision, et n’avaient visiblement pas le temps d’être interrompus pour lui indiquer son chemin. A force d’errer, il se retrouva par hasard devant la salle H4012.

Deux autres candidats étaient déjà arrivés. Ils étaient assis devant une table carrée jonchée de revues d’entreprises qui ne semblaient pas susciter l’intérêt. Ils échangèrent avec lui un bonjour furtif. Au cours d’une rencontre sportive, regarder l’adversaire dans les yeux est un acte violent, que l’on effectue seulement à certains moments très précis.

Julien Bonnet décida de ressasser mécaniquement les différentes réponses qu’il avait apprises et qu’il essaierait de fournir aux questions qu’on lui poserait.

- Pourriez-vous me citer trois qualités et trois défauts qui vous caractérisent ?
- Et bien, je dirais, pour les qualités, euh : sérieux, un bon relationnel, et travailleur. Pour les défauts : gourmand, perfectionniste et parfois rigide.
- Pensez-vous qu’être perfectionniste est vraiment un défaut ?
- Euh non pas forcément, vous avez raison.

Les autres candidats, d’un âge proche du sien, lui inspirèrent immédiatement du mépris. Ils ne semblaient pas à la hauteur pour la Mission proposée. Son regard préféra suivre plutôt les allées et venues de ceux qui avaient déjà passé la série de tests, et qui avaient certainement réussi brillamment l’entretien.

Ils avaient pu entrer. Certes, une partie d’entre eux avaient sûrement bénéficié de relations, et avaient été embauchés par piston, mais ça n’était pas la majorité. Il les dévisageait tour à tour du regard, alors qu’eux ne le voyaient pas. Il guettait le moindre détail, traquait la différence qui les séparait de ceux qui avaient échoué à l’examen d’entrée. Fiers et détendus, élégamment vêtus d’un costume gris, certains sifflotant, ils se saluaient avec dignité et humour, bonjour, tiens, comment ça va aujourd’hui, avec des petits sourires complices qui traduisaient la même appartenance à l’élite. Grisé par l’ambition, il n’y avait plus de place permise au doute dans l’esprit de Julien Bonnet : il devait faire partie de cette élite.

L’odeur caractéristique émanait toujours du lieu, de tous les murs, de la moquette gris bleu. Cette odeur, mi-humaine, mi aseptisée, rappelait de loin l’odeur de l’hôpital, à la différence près qu’on va à l’hôpital pour guérir.

- Rachid Douzième ?

Une secrétaire était sortie d’un bureau et fixait le premier candidat.

- Bouziem. Rachid Bouziem.
- Bien. Veuillez me suivre, s’il vous plaît. Monsieur Bastard vous attend.

Quinze minutes s’écoulèrent avant que l’on vit repartir le premier candidat, qui céda la place au second, le grand blond avec une mèche. Julien Bonnet se disait que ça allait bientôt être à lui, mais le deuxième entretien s’éternisa. Lorsqu’il sortit enfin, le blond semblait enchanté lorsqu’il prit le couloir par où il était arrivé. Monsieur Bastard lui avait même dit « A bientôt » avant de refermer la porte.

Puis ce fut son tour. Julien fut accueilli par un homme imposant, aux tempes grisonnantes. A partir de ce moment et pendant des années, il ne prêta plus aucune attention à l’odeur qui emplissait le lieu. Bien plus tard, il se remémorerait cet épisode où sa vie avait basculé ; il aurait pleinement pris conscience qu’il avait pu entrer grâce à son apparente faculté de soumission, non pas grâce à ses connaissances, mais à son inexpérience, faisant de lui un achat à moindre frais, dont la date de péremption serait vite atteinte.
Cette odeur, il la reconnaîtrait.

Ca sentait la trouille.

8 commentaires:

Christine a dit…

Trop vite la fin.

Pourquoi"Cimetière d'éléphants" ?

Christine a dit…

Peut-être un peu court et brutal mon comm ;-)

Le dernier paragraphe est trop rapide, un peu queue de poisson, attente déçue par un arrêt brusque.

Ou alors c'est exprès ? fait pour décevoir ? un côté "la vie bascule en un instant" ?

Jean-Pierre Martin a dit…

Non non, c'est effectivement pas terrible, fait trop vite...
je crois que je me suis même pas relu... du travail bâclé, qui ne mérite pas la moyenne

Un cimetière d'éléphants, c'est un endroit où les vieux éléphants qui sentent qu'ils ne servent plus à rien vont se cacher pour mourir...
certains vieillissements sont prématurés

Anonyme a dit…

Une petite phase dépressive ;-)

Tiens ça marche pas...

Anonyme a dit…

Du coup j'ai oublié de signer...

Christine

Jean-Pierre Martin a dit…

Je revendique le droit à la médiocrité. Après tout, je suis cadre dans une grande entreprise française.

Manquerait plus que mon chef me félicite et alors là j'y passerai pas loin, de la phase dépressive

Plop Monsieur a dit…

Alors moi je trouve ce texte relevé et typique d'un bon vivant qui doit avoir un sacré coup de fourchette et qui doit sûrement savoir apprécier un bon vin rouge pas bégueule le copain !

Plus sérieusement, ça rappel pas mal "Le Couperet" de Gavras. Les rapports entre les prétendants... du cannibalisme.

polstore a dit…

mon frère s'appelle julien bonnet ... aucun lien ? (cela dit c'était drôle de lire ce nom là où je ne l'attendais certes pas !)