vendredi 15 février 2008

Adrénaline


- J'ai une grande nouvelle à vous annoncer.

Le Manager avait pénétré dans l'Espace Ouvert (Open Space) sûr de son coup. Il tentait maladroitement de cacher un sourire malicieux, car il aurait voulu interpréter le rôle du chef que rien n'émeut, pas même une grande nouvelle. Sachant qu'il ne parviendrait pas à tenir ce rôle très longtemps, il avait hâte de produire son effet.

Les Inférieurs détournèrent les yeux incrédules de leurs écrans, après quelques secondes d'absence de réaction. Ils allaient encore devoir supporter la scène du Manager à qui tout réussit, comme poussé dans le dos par une force divine qui allait le guider, immanquablement, vers une promotion.

Personne n'y croyait, à son rôle. Qui lui dirait, pourtant ? Un Inférieur ne s'y risquerait pas. Ses concurrents, au contraire, faisaient mine de l'encourager. Quoi de plus agréable que de voir un adversaire se discréditer tout seul, sans avoir à forcer la chance par quelque basse manoeuvre qui aurait pu être découverte. Quant aux Supérieurs, malgré leur moue écoeurée par un tel manque de pudeur, il le laissaient faire, préférant laisser croire à tout le monde que la bonne attitude à avoir, c'était ça, cette attitude d'investissement total pour n'importe quelle mission qu'on pouvait se voir confier. Du moment qu'en privé il continuait à s'aplatir, tout accepter, à genoux, avec le regard du labrador qui réclame l'approbation du maître par une caresse ou une tape sur la tête, et fou de joie qu'on lui lance un bâton à rapporter.

Cette fois, le Manager avait tout de même réussi à provoquer l'étonnement, à défaut d'enthousiasme, et il savourait son mystère. Les Inférieurs fouillaient dans leur mémoire mais rien ne se raccrochait à cette notion de "grande nouvelle". Cette formulation n'avait rien à voir avec le monde de l'entreprise qu'ils connaissaient.

L'Ancien de l'équipe pensa immédiatement à une mesure d'avancement, mais non, ça ne pouvait pas être ça. Petit à petit, d'ailleurs il y pensait de moins en moins, ça ne servait à rien. Quand il en parlait à la cantine, il ne s'attirait que la désapprobation des jeunes :
- Mais si, on te croit Michel. Simplement, moi je dis que tu exagères un peu. Ca a dû arriver certainement deux ou trois fois, mais tu comprends bien que s'ils se mettaient à augmenter les gens, comme tu dis, cinq pour cent par-ci, cinq pour cent par-là, ça pèserait forcément sur le cours de l'action, et les actionnaires ne s'y retrouveraient pas. C'est mathématique.

Le Manager n'y tenait plus, il avait d'ailleurs réussi à attirer tous les regards à lui, et ça n'allait pas durer bien longtemps, alors il fallait l'annoncer maintenant :
- Marc Védier sera présent au pot d'adieu que nous donnons vendredi prochain pour le départ d'Alexandra, mon ancienne assistante. Enfin, mon assistante actuelle, mais qui s'en va.
- Qui ça ?
- Marc Védier lui-même. Ah oui c'est vrai, vous ne savez peut-être pas encore parce que vous n'êtes pas conviés au Comité Management, mais c'est le nouveau Responsable du Département Prospective Economique. C'est quasiment le bras droit du Sous-Directeur de Notre Entité. C'est quelqu'un de très compétent, qui a une grande expérience du domaine, et je viens juste de m'entretenir avec lui sur certains sujets bref, je vous passe les détails, je crois que nous avons beaucoup de chance de l'avoir dans la Maison. Malgré ses responsabilités, il a su rester très humain.

Voilà, ils avaient eu vingt secondes de suspense, une mini-montée d'adrénaline, qui s'était subitement dissipée on sait où, quelque part dans le corps. C'est une réaction humaine d'attendre que des choses se produisent. Au bout du compte, c'était comme d'habitude. Qu'est-ce qu'ils avaient bien pu imaginer ? Une rave-party ? Un licenciement collectif ? L'après-midi offerte ? Cette fois encore, ils avaient voulu croire que quelque chose allait se passer dans ce lieu de perdition.

Jean-Pierre Martin observait le Manager tandis qu'il gesticulait. Il y avait deux sortes de managers : ceux dont les dents rayent le parquet, et ceux dont la cravate pendouille lamentablement. C'était sûrement dû à la position, se disait Jean-Pierre Martin. La position du buste : s'il était moins courbé, s'il bombait plus le torse, alors ça devrait moins pendouiller. C'était sûrement à cause des soucis qu'il était courbé comme ça. Mais là franchement, il avait une allure pitoyable. Ou alors il faudrait qu'il se laisse pousser le ventre, ça comblerait son manque de prestance. Beaucoup font cela, et c'est vrai que ça leur va pas mal, avec la cravate.

- Des questions ? Jean-Pierre, une question ?
- Comment ?
- Je te demande si tu as des questions.

Il faut toujours avoir des questions, dans le monde de l'entreprise. Pas n'importe quelle question, il faut des questions suffisamment stupides pour prouver qu'on est en perpétuelle interrogation quant à l'amélioration de l'objectif fixé, et en même temps qu'on voit au-delà, c'est-à-dire pas plus loin, mais avec un temps d'avance.

- Ca veut dire qu'il va être au-dessus de Bernard Laflotte ?

Il faut poser des questions qui ne remettent pas en cause le cadre fixé. Par exemple, on ne pouvait pas demander à quoi servait exactement ce pot. Depuis des années, Jean-Pierre avait expérimenté tout un tas de questions, et avait gardé celles qui produisaient le meilleur effet. A cet instant, ce qu'il fallait, c'était clôturer cette discussion en donnant le change au Manager pour qu'il ne juge pas nécessaire de poursuivre dans cette scène qui devenait presque gênante pour tout le monde. Maintenant qu'on lui avait posé au moins une question, la face était sauvée, il pouvait quitter le bureau rassasié de son envie de paraître.

- Oui, il va s'occuper de tout ce qui est prospective et management.
Jean-Pierre Martin, que l'inspiration gagnait, demanda à nouveau :
- Et à quelle heure exacte commencera le pot ?
- Oui, je comprends ta question. Tu te demandes si tu pourras finir à temps la rédaction du compte-rendu du Reporting. Officiellement, le pot commence à 16h30, mais Marc ne sera là que vers 17h, donc pas d'affolement.

Puis, se retournant à moitié, le doigt maintenu en l'air pour garder l'attention, il sourit avec bienveillance :
- Il y aura du champagne.

8 commentaires:

Swâmi Petaramesh a dit…

Ça mérite déjà un bouquin :-D

Jean-Pierre Martin a dit…

Merci ! Ce n'est pas la matière qui manque...

Swâmi Petaramesh a dit…

Hélas, la matière, on patauge dedans jusqu'aux cou... oreilles.

Être capable de la rendre aussi cruellement hilarante, voilà bien un don rare.

Jean-Pierre Martin a dit…

Tout le talent revient aux acteurs...

ti_cyrano a dit…

Nom de D... Je n'avais donc pas rêvé cette scène, elle a bien eu lieu, elle est même rejouée régulièrement.

Peut-être ce que j'ai lu de plus réjouissant depuis "le journal de Max" :-)

Jean-Pierre Martin a dit…

Effectivement c'est un classique... Ce théâtre ne fermera jamais ses portes, pour notre plus grand bonheur !

Anonyme a dit…

Je peux passer un commentaire que en anonyme, pas en nom... Grrrr...
Christine

Je suis donc allée voir le site "Le journal de Max". C'est nettement moins bien. Du moins pour ce qu'on peut en lire, maintenant que c'est en librairie. Il s'en prend aux individus sur fond de bon gros machisme bien gras. Tandis qu'ici je trouve une mélange de réalisme, d'humour et d'auto-dérision qui me ravit ;-))

"Ce théâtre ne fermera jamais ses portes, pour notre plus grand bonheur !", j'espère bien qu'un jour, si....

Jean-Pierre Martin a dit…

T'as trouvé la combine bravo. Désolé pour ce blog de merde où on peut pas poster. C'est peut-être une histoire de temps qu'on met avant d'envoyer. Ou alors ça n'a rien à voir.
Sinon si tu veux coller ton URL dans ton message, te gêne pas... avec la grande affluence que je ramasse ça va te booster...
J'ai pas encore trop lu le journal de Max, mais effectivement ce que je trouverais intéressant c'est de montrer que les individus n'y sont pas pour grand-chose, qu'on est tous pris dans un système qui nous permet à chacun de développer son grand sens du ridicule qui, comme le bon sens, est certainement la chose du monde la mieux partagée.
Je te rejoins sur l'espérance, mais je parierai que sitôt ce grand théâtre effondré, il se remontera de lui-même ailleurs, un peu comme en tournée perpétuelle...