lundi 20 octobre 2008

Légitime violence?

"Évidemment qu'il fallait renvoyer Jean-Marc Rouillan en prison puisqu'il a continué à prôner la lutte armée (...). Ses propos sont sans ambiguïté". Ainsi réagissait ce dimanche Ségolène Royal à la révocation de la semi-liberté de Jean-Marc Rouillan. En interprétant la décision du parquet (qui a "officiellement" renvoyé Rouillan en prison pour avoir évoqué les faits pour lesquels il est condamné), Ségolène Royal, figure de proue du principal parti d'opposition, révèle les peurs qui agitent la classe dirigeante française et les limites fixées par celle-ci au discours alternatif. On peut se déclarer anticapitaliste, antilibéral, révolutionnaire : il est juste interdit de s'en donner les moyens.

Cette histoire de lutte des classes, c'est pas un peu surfait?

Qu'un homme puisse soulever la question de la lutte armée au sein d'un parti légaliste (le NPA en l'occurence), voilà le tabou. Jean-Marc Rouillan a bafoué les règles élémentaires de la décence. La violence c'est mal, c'est le terrorisme, la barbarie. Point barre. Circulez, y'a rien à débattre. C'est la démocratie. Puisqu'il est incapable de bien se tenir à table, qu'il retourne en prison.


Mais les hostilités sont déjà lancées et il n'y a que Ségolène Royal pour faire semblant de ne pas le voir. Sans doute un problème de vocabulaire. Elle a sûrement dû entendre parler de bavures, d'imprudences, de suicides, de surpopulation carcérale, d'expulsions, de caméras de surveillance, de fichier Edvige, d'accidents du travail, de radiations , de licenciements, de délocalisations, de travail le dimanche, de plan banlieues, de BAC, de contrôles au faciès, de carte scolaire, de suppression de services publics, de RMI, de RSA, de sans-abris, de crise du logement, de stock-options, de parachutes dorés et de plan de sauvetage des banques. Effectivement, le mot violence est absent de cette liste non exhaustive.

Des policiers défendant une certaine idée de la démocratie

Alors puisque ce n'est qu'une question de vocabulaire, il est préférable de renoncer à la lutte armée. Puisqu'il ne faut pas être anti, mais altermondialiste, qu'un démontage vaut mieux qu'un saccage, que la désobéissance doit être forcément civile, parlons alors de légitime défense. Légitime défense contre les policiers puisqu'ils ont ouvert le feu les premiers. Légitime défense contre les patrons puisqu'ils tuent à la tâche. Et si le président du directoire de votre entreprise de BTP rend son dernier souffle dans d'atroces souffrances sous les roues de la pelleteuse, n'oubliez pas l'hommage posthume, les yeux larmoyants : "30 ans d'une carrière exemplaire, je ne comprends pas qu'il ait négligé les consignes de sécurité ce matin là."

La pelleteuse, une idée originale pour la révolution

Pour répondre aux assauts du patronat et de l'État policier, il est urgent de se poser la question d'un droit à la légitime violence. Est-ce du terrorisme de s'opposer par la force à une expulsion? Est-ce du terrorisme d'occuper par la force une usine pour empêcher sa fermeture? Est-ce du terrorisme de réquisitionner par la force des logements vides? Est-ce du terrorisme de désarmer par la force les Brigades Anti Criminalité?

Des policiers défendant les valeurs du capitalisme

Puisque tout débat sur les moyens de lutter contre la guerre aux pauvres est interdit, que peut-on attendre de l'action politique? Refuser d'évoquer l'éventualité de l'usage de la force, c'est d'emblée cataloguer toute révolte violente comme délinquante ou terroriste. Les émeutes de 2005 sont le meilleur exemple de dépolitisation de la lutte. Le rôle de la gauche n'était sûrement pas d'appeler au calme, mais de rendre à cette violence sa légitimité et de la canaliser vers des objectifs efficaces. Il valait mieux brûler Neuilly que Clichy. Mais étouffer la contestation, lui nier sa légitimité politique, c'est l'attiser.
Jusqu'au chaos.

Hier une femme est morte après s'être immolée pour protester contre l'expulsion de son mari sans-papier. Son geste désespéré fera peut-être beaucoup pour la cause des étrangers.

Je ne peux quand même pas m'empêcher de penser qu'elle aurait mieux fait de foutre le feu au centre de rétention.

22 commentaires:

yelrah a dit…

Un jour sur un bunker perdu sur une plage du nord, par mauvais temps, écrit à la craie :
Là où l'ordre passe, la culture ne repousse plus .
Il est peut-être temps de sortir de nos blockaus mentaux, et avec autre chose que des pavés...
Il y aura bien un vieux pour la nuit nous cacher.

Christine a dit…

Rubrique "Les féministes n'ont pas d'humour"

Si les hommes ont enfermé la violence dans des blockhaus mentaux, les femmes n'ont pas eu à le faire, tant cette dimension est extérieure à leur conditionnement.

D'où la violence auto-destructrice.

Sûr qu'elle aurait mieux fait de foutre le feu au CRA, et sûr qu'on devrait pendre certains
http://petaramesh.org/post/2008/10/19/Posons-les-choses-clairement

mais il y a du boulot pour penser la violence comme légitime, et encore plus pour passer de la conscience de cette légitimité à une forme, même embryonnaire, de pratique

Jean-Pierre Martin a dit…

Christine, là je te trouve un peu dure avec Joelle Aubron et Nathalie Ménigon

ko a dit…

c'est difficile de penser la légitimité de la violence, dans quel cadre, si on veut rester dans le champ politique et ne pas basculer dans celui de l'émotionnel / de la vengeance. (la vengeance soulage sur le moment, mais ne règle rien à terme ; au contraire, elle engendre la violence en cercle vicieux).
C'est ce qui me fait peur avec l'usage de la violence : il déshumanise très vite celui / celle qui s'y livre.

Kaos a dit…

Pfouyouyou, effectivement y'a encore du boulot de ce côté et c'est bien triste.
La violence ne déshumanise pas à mon sens, elle humanise au contraire. Elle force à faire le choix de ce qu'on condamne pour de bon. Ca nous force à sortir du discours qui n'engage à rien, et de la mollasserie socialo-pleurnicharde qui elle, nous déshumanise pour de bon.
En fait, à mon sens, la violence est une condition pour poser un choix existentiel sérieux. Pour poser les limites de ce qu'on refuse pour de vrai : "Tu nous refait un plan social, on te tabasse à coups de manche de pioche." (les indiens ont fait ça récemment, mais vous pouvez remplacer les manche de pioche par des moissonneuses-batteuses évidemment.)

Ca doit être dans ce sens qu'il faut comprendre pourquoi Sartre avait apporté son soutien aux fractions armées rouges (la "Bande à Baader") dans leur procès truqué : ils avaient fait un choix existentialiste. Le choix de se défendre et même de contre-attaquer, contre la Réaction capitalo-policière (dont les membres éminents étaient des ex-nazis, on est en Allemagne de l'Ouest, ne l'oublions pas).

Et pour ajouter quelques combattantEs célèbres : Ulrike Meinhof, idéologue l'arme au poing, assassinée dans une cellule de Stammhein, Gundrun Eslin, membre fondateur de la RAF, responsable de d'une demi-douzaine de morts de flics, d'attaques de banque au lance-roquette, de quelques meurtres et enlèvements (dont celui du patron de medef de l'époque, un ancien dignitaire nazi), de la destruction de matériel de guerre US qui utilisaient le sol allemand pour préparer leurs bombardements au viet-nam ainsi que de la libération d'Andreas Baader en 1970 quand il avait été pris au tout début des opérations de la RAF. Et ajoutons Brigitte Mohnhaupt, combattante de la RAF, libérée sous conditions en 2007, après 25 ans de réclusion dont une bonne dizaine en isolement, sans regrets, à part l'échec peut-être.

Nan, les gonzesses qui déchirent pas, ça manque pas - en fait, la moitié des membres de groupes de résistance des années 70 étaient des femmes.

C'est un peu vieux mais j'avais écrit ça il fut un temps, si ça peut faire progresser le schmilblick.

Kaos a dit…

Arf, "les gonzesses qui déchirent, ça manque pas" évidemment.

Jean-Pierre Martin a dit…

Très intéressant ton article, Kaos.
Je trouve amusant que l'on débatte à partir de l'exemple de Jean-Marc Rouillan qui à tué un patron, alors qu'il est relativement bien accepté de trouver légitime le débarquement américain qui a libéré la France des nazis.
La question "La violence peut-elle être légitime dans certains cas ?" n'a pas vraiment de sens.
La question "Faut-il être violent ?" n'est pas celle qui est posée.
Il s'agit surtout de savoir contre qui, ou dans quels cas la violence est légitime.
Je rappelle, comme le fait cet article, qu'il existe une violence légale, mais pas forcément légitime.

coco_des_bois a dit…

Excellent article, à peu de choses près ce que j'avais en tête sans pouvoir vraiment le formuler ...

Oui c'est du terrorisme, et sous toutes ses formes. C'est en tout cas l'appréciation qu'en font les USA depuis le 11 septembre. Est assimilé terroriste tout "fauteur de trouble", c'est à dire écolo, anticapitaliste et pire "conspirationniste" ... tout militant est suspect.
Il faut certainement relier ça à notre chère edvige. En France aussi on se dirige vers cette répression de la contestation.

La violence d'état est à l'image de la violence du capitalisme, elle n'existe pas. Elle n'est pas idéologique elle n'a pas de substance, on ne peut donc pas la critiquer. Critique-t-on la pesanteur ? non. Alors on est prié de fermer sa gueule.

Royal est une larve, une serpillière qui est à l'image de son parti et qui meurt d'envie de rejoindre l'UMP... que ce parti cesse enfin d'exister.

Je pense que l'on ne peut débattre de la légitimité de la violence et de son usage si on part sur un constat trafiqué. Aujourd'hui les médias ne voient pas la violence du capitalisme alors ils ne sont en aucun cas prêts à légitimer la moindre violence en réaction.

Kaos a dit…

Autant, je suis d'accord avec toi coco, autant que les médias soient prêts à constater la violence du capitalisme, ça me passe un peu au-dessus.

Quand on parle de discuter de la légitimité de la violence, c'est par rapport à nous. A ce qu'on n'est pas prêt à accepter. Et ce contre quoi on se battra coûte que coûte. On cherche pas forcément à faire consensus avec la société. On cherche à affirmer une force contraire. Et quand je dis force, c'est vraiment ça.
J'aime bien l'analyse de la société en termes de rapport de force, je trouve ça plutôt sain qu'on puisse lire les conflits correctement. Mais faut bien se dire qu'on en est une partie, et une partie essentielle, vu que c'est nous-même. Les médias trouvent que les patrons sont géniaux? Soit on les laisse pleurer devant les tractopelles assassines, soit on leur fout sur la gueule. Mais leur point de vue (de merde), on s'en branle pas mal.

Anonyme a dit…

Et si avec tout ces coms vous n'êtes pas fichés aux RG... Ca m'étonnerait que vous puissiez commencer le début d'un bout d'hersatz d'action violente...

Jean-Pierre Martin a dit…

Ersatz. Sans H.

Et toi, c'est pour échapper aux RG que t'es en anonyme ? C'est sûrement que tu as quelquechose à te reprocher ?

Anonyme a dit…

La violence politique est nécessaire, mais uniquement, à mon avis, lorsque elle est porteuse d'un changement radical de la société. Elle doit ètre porteuse d'une nouvelle idée sans quoi, sans ètre inutile, elle deviendra, à plus moins long terme, une lettre morte. Seule la violence politique créatrice lors d'affrontement de masse peut ètre soutenu.

Anonyme a dit…

c'est naturel la masturbation, le risque c'est qu'elle devienne une finalité...
http://fr.youtube.com/watch?v=6Mb8tp_mkiI

Anonyme a dit…

Jean-Pierre Martin(maitre Capello) a dit...

Ersatz. Sans H.

Et toi, c'est pour échapper aux RG que t'es en anonyme ? C'est sûrement que tu as quelquechose à te reprocher ?

Et toi c'est parce que tu es au RG que tu poses toutes ces questions?
Bien sûr que j'ai des choses à me reprocher...no one is innocent.

Jeannot a dit…

Mais la France est en plein dans le modèle américain de répression de tout sur le même modèle quelque soit l'ampleur de la faute (ou présumée t'elle) commise. Elle est même reconnue pour ça à l'étranger cf le lien :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/10/17/la-france-promeut-un-modele-antiemeute-d-exception_1108083_3224.html

Et pour paraphraser Laurence Parisot :
la société est violente, l'économie est violente, le travail est violent, l'actualité est violente, pourquoi ne le serions nous pas ?

Dans un monde ou c'est la loi du plus fort qui règne, comment font les être vivant pour survivre ? Tous ne passent pas par la case violence, les végétaux par exemple.

La question que formule JP Martin dans un des commentaires est la bonne. Je la reformulerais ainsi car pour moi la violence n'est pas légitime, nécessaire, indispensable (bref tant qu'on peut s'en passer c'est mieux): à partir de quel seuil d'agression doit on répondre par la violence pour se défendre ?

Anonyme a dit…

J'ai beaucoup de sympathie pour JPM et pour la gauche radicale de façon générale, mais vouloir postuler la légitimité de la révolte violente sur le simple constat de l'existence d'une violence d'état ignore que ce dernier se définit comme l'acteur qui a justement conquis le "monopole de la violence légitime" (Max Weber). Pas étonnant qu'il en défende l'usage exclusif...

Je ne dis pas qu'il ne faut pas être violent dans sa révolte, mais on ne peut en tout cas pas prendre celle de l'état en exemple pour légitimer la sienne... à moins qu'on veuille remplacer l'état.

Bonne continuation à JPM, toujours très drôle.
Jdif

vfwh a dit…

Lorsque j'étais jeune cadre, lors de mon premier plan social, je pris alors conscience de la violence morale à laquelle je participais.

Je me souviens avoir alors développé lors de discussions autour d'un verre ou d'un pétard, l'idée que quoiqu'il arrive, le jour viendra du chaos et de la violence réelle. Il faudra alors choisir de quel côté du fusil on se tiendra. Autant commencer à se poser la question avant.

Jean-Pierre Martin a dit…

Jdif, on est en droit de se poser la question suivante, qui n'a rien à voir avec un appel à la violence, à savoir :
"certaines violences ne sont-elles pas légitimes ?"

Si un mec est en train de se faire tabasser, je vais pas m'indigner si dans le feu de l'action il arrive à en allonger une ou deux.
Il existe un truc qui d'un point de vue légal, s'appelle la légitime défense.
A quoi ce principe peut-il s'appliquer, de façon acceptable ?
La violence sociale, la violence étatiques sont légales. Expulser des sans-papiers, c'est légal. La torture, à Guantanamo, c'est légal. Est-ce légitime ? Je ne trouve pas.
Est-ce qu'une mamie fauchée qui se fait virer de là où elle habite depuis 40 ans parce qu'on veut faire un quartier où habiteraient des gens qui "créent de la richesse", ça n'est pas de la violence déguisée ?
Est-ce que si son fils va péter la gueule au promoteur ou à celui qui a ordonné l'expulsion, ce qui serait de la violence bien plus visible, ça n'est pas, sur l'échelle de la légitimité, légèrement au-dessus ?

On peut trouver certaines violences légitimes une fois produites, sans pour autant souhaiter que la violence existe.

Si tu veux bien admettre que cette nuance existe, alors on peut se poser la question : jusqu'à quel point la violence est-elle légitime ?

@vfwh : désolé, ce blog est non-fumeur. Je vous demanderai de bien vouloir allumer votre pétard dehors.

Le Yéti a dit…

Salut "Jean-Pierre"

Ce genre de texte, tu en enlèves un seul mot, tu lui rajoutes un seul adjectif, tu changes une seule photo, et il perd instantanément de sa puissance.

Mais en l'état, pour ce qui est de la puissance d'expression, chapeau ! Un modèle.

Ça, c'était pour la forme. pour le fond, il ne me dérangerait vraiment pas d'être un "Jean-Pierre Martin".

coco_des_bois a dit…

Quand je dis que les médias ne font pas leur travail, ça implique un aveuglement des citoyens. Les médias sont quand même la base de la construction de nos opinions politiques, c'est bien pour cette raison que jour après jour ils nous bourrent le crâne de conneries funestes.

Je ne parle pas de consensus, mais d'éducation citoyenne, et même éventuellement de rallier des gens à d'autres idées que "chômeurs parasites" ou autre banalité.
On peut aimer l'idée de se révolter, mais si on est 12, c'est sûr qu'on va prendre cher sur la gueule. Les médias ne sont pas à l'image de la société, et de très très loin, et il me semble important d'avoir de la presse de "lutte".

Jean-Pierre Martin a dit…

Salut Yéti. Merci pour M. Bernard.
Etre un Yéti, c'est pas mal non plus !

piedo a dit…

Clap, clap, clap.

Un putain de foutrement bon texte.

Cohérent, logique, raisonné. Un anachronisme, donc. Et ce n'est pas ironique, malheureusement, que de le dire.