lundi 7 janvier 2008

Carte Postale


Cher Paul,


Je t'écris du fond de mon cachot. Peut-être, toi, tu m’entendras, de là-haut.

Il fait froid, il fait gris, presque nuit, il est quatorze heures trente.

Le bâtiment Liberté, c’est le nom de mon bloc, peut légalement me retenir jusqu'à seize heures, c'est-à-dire encore une heure trente six minutes, et cela me paraît aussi facile à atteindre que l'horizon.

Je viens encore de dépenser les heures précédentes à m'efforcer de me souvenir des artifices psychologiques qui m'avaient permis jusque là de revenir chaque jour, mais j'ai de plus en plus de mal à les faire remonter à ma mémoire et à les faire fonctionner.

J'apprends, à mes dépens, à me déjouer plus vite qu'à me tromper.

Cela fait pourtant un jour et demi que je suis revenu, et d'habitude la nausée disparaît à la fin de la première journée.

Cette sournoise lucidité me hante encore, me fait perdre tous ces repères que j'avais mis des mois à me laisser inculquer :

C'est la dernière fois, je ne reviendrai plus, la vie est trop courte pour faire de l'absurde un quotidien, pourquoi choisir le pire par peur de s'y mesurer, pourquoi poursuivre un but qui est celui d'un autre, ou celui de personne.

Pourquoi ai-je choisi cela.

Ai-je choisi cela.

Qui a choisi cela.

J’essaie d’éviter ces pensées malsaines qui me traversent l’esprit en zigzagant, comme un chien égaré les voitures sur une autoroute fréquentée.

Et puis ils finissent par me rattraper. Pense à ceux qui sont à l'usine, payés une misère, qui cognent la ferraille huit, neuf ou douze heures par jour, pour nourrir une famille qu'ils ne peuvent plus quitter et qu’ils n’ont plus le temps d’aimer. Oui, bien sûr. Pardon.

J'ai mal au dos, et au ventre.

Combien vaut la vie ? Ils disent : « Le coût de la vie augmente », mais ne serait-ce pas seulement que le reflet de la Vérité, effrayante, que la valeur de la vie diminue ?

Je paierai cher pour m'évader du bâtiment Liberté ; pourtant ce sont eux qui me payent, et j'y reste de mon plein gré. Comme une oie, ils me gavent jusqu’à atteindre le poids critique. Lourd et gras, je ne pourrai plus m’envoler, je ne pourrai plus fuir, ayant trop avalé. Alors, la bouche ouverte, j’attendrai la mise en boîte.

Arrivé à maturation, je serai une terrine, ou un beignet, un petit maillon de la chaîne alimentaire humaine. Ils m’engraissent car ils me pensent dignes d’être un jour suffisamment appétissant. Et c’est avec tendresse qu’ils évoqueront mon souvenir lorsqu’ils recracheront mes petits os.

Je partirai en courant. Ils m'ont enseigné longuement la nervosité, l'urgence, la précipitation. On ne peut se séparer de cet endroit satisfait, léger, fier du travail abattu. Le Néant est l’œuvre accomplie, le solde de tous comptes. On en part comme on y reste, en emportant sa honte inavouable, et pourtant non dissimulable, en laissant quelques plumes, un peu de soi.

Si je ne quitte pas cet endroit en fuyant, d’un coup sec, l’élastique invisible qui me ceint, dont le point d'ancrage se situe où je suis assis en ce moment, me rappellera.

Un jour peut-être, la renaissance, la section du cordon ombilical, l’envol, se produira. Le trente juillet prochain, je fêterai mes cinq ans de détention dans le monde de l'entreprise. Je suis un adulte vieux de cinq ans, cela fait cinq ans que je n'ai plus d'illusion, que celle de m'évader.

Mais ne t’en fais pas, demain tout cela sera oublié, je l’espère.

A très vite.

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